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Auteur "Jean-Paul Sartre" : 16 résultats (sur 3386 citations)

quotation

  Dans ces géométries passionnées, quand la géométrie ne convainc plus, la passion émeut encore. Ou plutôt la représentation de la passion. Les idées se sont éventées au cours des siècles, mais elles demeurent les petites obstinations personnelles d’un homme qui fut de chair et d’os ; derrière les raisons de la raison, qui languissent, nous apercevons les raisons du cœur, les vertus, les vices et cette grande peine que les hommes ont à vivre. Sade s’évertue à nous gagner et c’est tout juste s’il scandalise : ce n’est plus qu’une âme rongée par un beau mal, une huître perlière.

Dieu

Dieu n’en finit pas de mourir.

critique

  Il faut se rappeler que la plupart des critiques sont des hommes qui n’ont pas eu beaucoup de chance et qui, au moment où ils allaient désespérer, ont trouvé une petite place tranquille de gardien de cimetière. Dieu sait si les cimetières sont paisibles : il n’en est pas de plus riant qu’une bibliothèque. Les morts sont là : ils n’ont fait qu’écrire, ils sont lavés depuis longtemps du péché de vivre et d’ailleurs on ne connaît leur vie que par d’autres livres que d’autres morts ont écrits sur eux. Rimbaud est mort. Morts Paterne Berrichon et Isabelle Rimbaud ; les gêneurs ont disparu, il ne reste que les petits cercueils qu’on range sur des planches, le long des murs, comme les urnes d’un columbarium. Le critique vit mal, sa femme ne l’apprécie pas comme il faudrait, ses fils sont ingrats, les fins de mois difficiles. Mais il lui est toujours possible d’entrer dans sa bibliothèque, de prendre un livre sur un rayon et de l’ouvrir. Il s’en échappe une légère odeur de cave et une opération étrange commence, qu’il a décidé de nommer la lecture. […] C’est tout un monde désincarné qui l’entoure où les affections humaines, parce qu’elles ne touchent plus, sont passées au rang d’affections exemplaires, et pour tout dire, de valeurs. Aussi se persuade-t-il d’être entré en commerce avec un monde intelligible qui est comme la vérité de ses souffrances quotidiennes et leur raison d’être. […] Et, pendant le temps qu’il lit, sa vie de tous les jours devient une apparence. […] C’est une fête pour lui quand les auteurs contemporains lui font la grâce de mourir : leurs livres, trop crus, trop vivants, trop pressants passent de l’autre bord, ils touchent de moins en moins et deviennent de plus en plus beaux ; […] Quant aux écrivains qui s’obstinent à vivre, on leur demande seulement de ne pas trop remuer et de s’appliquer à ressembler dès maintenant aux morts qu’ils seront.

éducation

Il n’avait pas de métier : pris entre le mutisme de l’un et les criailleries de l’autre, il devint bègue et passa sa vie à se battre contre les mots.

idée

Il y a beaucoup moins d’idées que d’hommes.

enfant

J’étais un enfant, ce monstre qu’ils fabriquent avec leur regrets.

vie

La vie, c’est la panique dans un théâtre en feu.

vie

La vie humaine commence de l’autre côté du désespoir.

violence

La violence n’est pas un moyen parmi d’autres d’atteindre la fin, mais le choix délibéré d’atteindre la fin par n’importe quel moyen.

liberté

L’homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu’il ne s’est pas créé lui-même, et cependant libre. Car une fois qu’il est jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu’il fait.

langage

L’homme qui parle est au-delà des mots, près de l’objet ; le poète est en deçà. Pour le premier, ils sont domestiques ; pour le second, ils restent à l’état sauvage. Pour celui-là, ce sont des conventions utiles, des outils qui s’usent peu à peu et qu’on jette quand ils ne peuvent plus servir ; pour le second, ce sont des choses naturelles qui croissent naturellement sur la terre comme l’herbe et les arbres.

personnalité

L’important n’est pas ce qu’on a fait de moi, mais ce que je fais moi-même de ce qu’on a fait de moi.

art

On sait bien que l’art pur et l’art vide sont une même chose et que le purisme esthétique ne fut qu’une brillante manœuvre défensive des bourgeois du siècle dernier, qui aimaient mieux se voir dénoncer comme philistins que comme exploiteurs.

littérature

Roquentin, c’est moi. Sauf que Roquentin n’a pas écrit "La Nausée".

religion

Sept ou huit ans après le ministère Combes, l’incroyance déclarée gardait la violence et le débraillé de la passion ; un athée, c’était un original, un furieux qu’on n’invitait pas à dîner de peur qu’il ne « fît une sortie », un fanatique encombré de tabous qui se refusait le droit de s’agenouiller dans les églises, d’y marier ses filles et d’y pleurer délicieusement, qui s’imposait de prouver la vérité de sa doctrine par la pureté de ses mœurs, qui s’acharnait contre lui-même et contre son bonheur au point de s’ôter le moyen de mourir consolé, un maniaque de Dieu qui voyait partout Son absence et qui ne pouvait ouvrir la bouche sans prononcer Son nom, bref un monsieur qui avait des convictions religieuses. Le croyant n’en avait point : depuis deux mille ans les certitudes chrétiennes avaient eu le temps de faire leurs preuves, elles appartenaient à tous, on leur demandait de briller dans le regard d’un prêtre, dans le demi-jour d’une église et d’éclairer les âmes mais nul n’avait besoin de les reprendre à son compte ; c’était le patrimoine commun. La bonne société croyait en Dieu pour ne pas parler de Lui. Comme la religion semblait tolérante ! Comme elle était commode : le chrétien pouvait déserter la Messe et marier religieusement ses enfants, sourire des « bondieuseries » de Saint-Sulpice et verser des larmes en écoutant la Marche nuptiale de Lohengrin ; il n’était tenu ni de mener une vie exemplaire ni de mourir dans le désespoir, pas même de se faire crémer. Dans notre milieu, dans ma famille, la foi n’était qu’un nom d’apparat pour la douce liberté française ; on m’avait baptisé, comme tant d’autres, pour préserver mon indépendance : en me refusant le baptême, on eût craint de violenter mon âme ; catholique inscrit, j’était libre, j’étais normal : « Plus tard, disait-on, il fera ce qu’il voudra. » On jugeait alors beaucoup plus difficile de gagner la foi que de la perdre.

poésie

Si donc l’on veut absolument parler de l’engagement du poète, disons que c’est l’homme qui s’engage à perdre. C’est le sens profond de ce guignon, de cette malédiction dont il se réclame toujours et qu’il attribue toujours à une intervention de l’extérieur, alors que c’est son choix le plus profond, non pas la conséquence mais la source de sa poésie. Il est certain de l’échec total de l’entreprise humaine et s’arrange pour échouer dans sa propre vie, afin de témoigner, par sa défaite singulière, de la défaite humaine en général. Il conteste donc, comme nous verrons, ce que fait aussi le prosateur. Mais la contestation de la prose se fait au nom d’une plus grande réussite et celle de la poésie au nom de la défaite cachée que recèle toute victoire.