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Œuvre "Éloge de la folie" : 19 résultats (sur 3397 citations)

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  Cependant, puisque j’ai revêtu une bonne fois la peau du lion, je vous enseignerai encore ceci : c’est que le bonheur recherché par les chrétiens, au prix de tant d’épreuves, n’est qu’une sorte de démence et de folie. Ne redoutez pas les mots, pesez plutôt la réalité. Tout d’abord, les chrétiens ont une doctrine commune avec les Platoniciens : c’est que l’esprit, enveloppé et garrotté dans les liens du corps, et alourdi par la matière, ne peut guère contempler la vérité telle qu’elle est, ni en jouir ; aussi définit-on la philosophie une méditation de la mort, parce qu’elle détache l’âme des choses visibles et corporelles, ce qui est également l’œuvre de la mort. C’est pourquoi, aussi longtemps que l’âme utilise normalement les organes du corps, on la dit saine ; mais lorsque, rompant ses liens, elle s’efforce de s’affranchir et songe à fuir sa prison, on appelle cela folie. Si l’effort coïncide avec une maladie ou un défaut organique, il n’y a plus aucune hésitation. Pourtant voyons-nous de tels hommes prédire l’avenir, connaître les langues et la littérature, qu’auparavant ils n’avaient jamais apprises, et manifester en eux quelque chose de divin. Nul doute que leur âme, purifiée en partie du contact du corps, ne commence à développer son énergie native. La même cause, je pense, agit sur les agonisants, qui révèlent des facultés semblables et parlent parfois comme des prophètes inspirés.

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Comme il est d’une suprême sottise d’exprimer une vérité intempestive, il est de la dernière maladresse d’être sage à contretemps. Il agit à contretemps celui qui ne sait s’accommoder des choses telles qu’elles sont, qui n’obéit pas aux usages, qui oublie cette loi des banquets : « Bois ou va-t’en ! » et qui demande que la comédie ne soit pas une comédie.

vie

Des acteurs sont en scène et jouent leur rôle ; quelqu’un essaie d’arracher leur masque pour montrer aux spectateurs leur visage naturel ; ne va-t-il pas troubler toute la pièce, et ce furieux ne mérite-t-il pas d’être chassé du théâtre ? Son acte vient de changer toutes les apparences : la femme de la scène soudain apparaît un homme, le jouvenceau, un vieillard ; on voit que le roi est un Dama, et le dieu, un petit bonhomme. L’illusion ôtée, toute l’œuvre est bouleversée ; ce travesti, ce fard étaient cela même qui charmait les yeux. Il en va ainsi de la vie. Qu’est-ce autre chose qu’une pièce de théâtre, où chacun, sous le masque, fait son personnage jusqu’à ce que le chorège le renvoie de la scène ? Celui-ci, d’ailleurs, confie au même acteur des rôles fort divers, et tel qui revêtait la pourpre du roi reparaît sous les loques de l’esclave. Il n’y a partout que du travesti, et la comédie de la vie ne se joue pas différemment.

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  Elle a pour sœur Flatterie, qui lui ressemble fort, car Philautie se caresse soi-même et Flatterie caresse les autres. Cependant celle-ci est décriée de nos jours, du moins par les gens que troublent les mots et non les réalités. Ils estiment que la sincérité est incompatible avec la flatterie, alors que tant d’exemples, dont celui des animaux, leur démonteraient le contraire.

humanité

  En somme, si vous pouviez regardez de la Lune, comme autrefois Ménippe, les agitations innombrables de la Terre, vous penseriez voir une foule de mouches ou de moucherons, qui se battent entre eux, luttent, se tendent des pièges, se volent, jouent, gambadent, naissent, tombent et meurent ; et l’on ne peut croire quels troubles, quelles tragédies, produit un si minime animalcule destinée à sitôt périr.

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Ils conspirent avec un grand zèle contre les belles-lettres. Ils briguent d’être quelque chose dans le sénat des théologiens, et ils craignent que, si les belles-lettres renaissaient et que le monde se ressaisît, tels passent pour ne rien savoir qui jusqu’alors passaient communément pour ne rien ignorer.
(Lettre d’Érasme à Dorpius)

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J’ai assisté l’autre jour, ce qui m’arrive fréquemment, à une controverse de théologie. Quelqu’un voulait savoir quel texte des Saintes Écritures ordonnait de brûler les hérétiques plutôt que de les convaincre par la discussion. Un vieillard à la mine sévère, que son sourcil révélait théologien, répondit avec véhémence que cette loi venait de l’apôtre Paul, lorsqu’il avait dit : « Évite (devita) l’hérétique, après l’avoir repris une ou deux fois. » Il répéta et fit sonner ces paroles ; chacun s’étonnait ; on se demandait s’il perdait la tête. Il finit par s’expliquer : « Il faut retrancher l’hérétique de la vie. », traduisait-il, comprenant de vita au lieu de devita. Quelques auditeurs ont ri ; il s’en est trouvé pour déclarer ce commentaire profondément théologique. Et, tandis qu’on réclamait, survint, comme on dit, un avocat de Ténédos et d’autorité irréfragable : « Écoutez bien, dit-il. Il est écrit. Ne laissez pas vivre le malfaisant (maleficus). Or, l’hérétique est malfaisant. Donc, etc. » Il n’y eut alors qu’une voix pour louer l’ingénieux syllogisme, et toute l’assemblée trépigna de ses lourdes chaussures. Il ne vint à l’esprit de personne que cette loi est faite contre les sorciers, jeteurs de sorts et magiciens, que les Hébreux appellent d’un mot qui se traduit par maleficus. Autrement, la sentence de mort s’appliquerait tout aussi bien à la fornication et à l’ébriété.

quotation

La Nature, souvent plus marâtre que mère, a semé dans l’esprit des hommes, pour peu qu’ils soient intelligents, le mécontentement de soi et l’admiration d’autrui. Ces dispositions assombrissent l’existence ; elle y perd tous ses avantages, ses grâces et son charme.

quotation

Le pire plaît nécessairement au plus grand nombre, la majorité des hommes étant asservie à la Folie. Puisque, aussi bien, le plus inhabile est aussi le plus satisfait de lui-même et le plus admiré, à quoi bon s’attacher au vrai savoir, qui est pénible à acquérir, rend ennuyeux et timide et n’est apprécié, en somme, que de si peu de gens ?

bonheur

  Les vivants qui obéissent à la Sagesse sont de beaucoup les moins heureux. Par une double démence, oubliant qu’ils sont nés hommes, ils veulent s’élever à l’état des Dieux souverains et, à l’exemple des Géants, munis des armes de la science, ils déclarent la guerre à la Nature. À l’inverse, les moins malheureux sont ceux qui se rapprochent le plus de l’animalité et de la stupidité.

quotation

  Puisque le bon sens tient à l’expérience, l’honneur en doit-il revenir au sage qui n’entreprend rien, tant par modestie que par timidité de caractère, ou au fou qui est exempt de modestie et ne saurait être timide, puisque le danger n’est pas connu de lui ? Le sage se réfugie dans les livres Anciens et n’y apprend que de froides abstractions ; le fou, en abordant les réalités et les périls, acquiert à mon avis le vrai bon sens. Homère l’a bien vu, malgré sa cécité, lorsqu’il a dit : « Le fou s’instruit à mes dépens. » Deux obstacles principaux empêchent de réussir aux affaires : l’hésitation, qui trouble la clarté de l’esprit, et la crainte, qui montre le péril et détourne d’agir. La Folie en débarrasse à merveille ; mais peu de gens comprennent l’immense avantage qu’il y a à ne jamais hésiter et à tout oser.
  Si l’expérience équivaut à l’exacte appréciation des réalités, écoutez combien s’en éloignent ceux qui précisément s’en réclament. Il est constant tout d’abord que toutes choses humaines ont, comme les Silènes d’Alcibiade, deux faces fort dissemblables. La face extérieure marque la mort ; regardez à l’intérieur, il y a la vie, ou inversement. La beauté recouvre la laideur ; la richesse, l’indigence ; l’infamie, la gloire ; le savoir, l’ignorance. Ce qui semble robustesse est débilité ; ce qui semble de bonne race est vil. La joie dissimule le chagrin ; la prospérité, le malheur ; l’amitié, la haine ; le remède, le poison. En somme, ouvrez le Silène, vous rencontrerez le contraire.

sagesse

Qu’importe, au reste, qu’il meure, puisqu’il n’a jamais vécu ! Vous avez là le joli portrait du sage.

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  Qu’un tel bonheur coûte peu ! Les moindres connaissances, comme la grammaire, s’acquièrent à grand-peine, tandis que l’opinion se forme très aisément ; et elle contribue tout autant au bonheur et même davantage.

folie

Rien n’est plus sot que de traiter avec sérieux de choses frivoles ; mais rien n’est plus spirituel que de faire servir les frivolités à des choses sérieuses. C’est aux autres de me juger ; pourtant, si l’amour-propre ne m’égare, je crois avoir loué la Folie d’une manière qui n’est pas tout à fait folle.
  À qui me reprocherait de mordre, je répondrais que l’écrivain eut toujours la liberté de railler impunément les communes conditions de la vie, pourvu qu’il n’y fit pas l’enragé. J’admire la délicatesse des oreilles de ce temps, qui n’admettent plus qu’un langage surchargé de solennelles flatteries. La religion même semble comprise à l’envers, quand on voit des gens moins offusqués des plus gros blasphèmes contre Jésus-Christ, que de la plus légère plaisanterie sur un pape ou sur un prince, surtout s’ils mangent son pain.
  Critiquer les mœurs des hommes sans attaquer personne nominativement, est-ce vraiment mordre ? N’est-ce pas plutôt instruire et conseiller ? Au reste, ne fait-je pas sans cesse ma propre critique ? Une satire qui n’excepte aucun genre de vie ne s’en prend à nul homme en particulier, mais aux vices de tous. Et si quelqu’un se lève et crie qu’on l’a blessé, c’est donc qu’il se reconnaît coupable, ou tout au moins s’avoue inquiet.
(Lettre à Thomas Morus)

homme

Sénèque va protester, doublement stoïcien, qui défend au sage toute espèce de passion. Mais, ce faisant, il supprime l’homme même ; il fabrique un démiurge, un nouveau dieu, qui n’existe nulle part et jamais n’existera ; disons mieux, il modèle une statue de marbre, privée d’intelligence et de tout sentiment humain.

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  VI. — Ainsi nous imiterions ces rhéteurs de nos jours, qui se croient des dieux pour user d’une double langue, comme les sangsues, et tiennent pour merveille d’insérer en leur latin quelques petits vocables grecs, mosaïque souvent hors de propos. Si les mots étrangers leur manquent, ils arrachent à des parchemins pourris quatre ou cinq vieilles formules qui jettent la poudre aux yeux du lecteur, de façon que ceux qui les comprennent se rengorgent, et que ceux qui ne les comprennent pas les en admirent d’autant mieux. Les gens, en effet, trouvent leur suprême plaisir à ce qui leur est suprêmement étranger. Leur vanité y est intéressée ; ils rient, applaudissent, remuent l’oreille comme les ânes, pour montrer qu’ils ont bien saisi : « C’est ça, c’est bien ça ! » Mais je reviens à mon sujet.

folie

  XLVII. — Je n’attends point de vœux ; je ne me mets pas en colère ; je ne réclame pas d’offrande expiatoire pour un détail omis dans un rite. Je ne remue point ciel et terre, si l’on a convié les autres Dieux en me laissant à la maison ou si l’on ne m’a pas admise à flairer l’odeur des victimes. Sur ce point, les divinités sont tellement exigeantes qu’on a plus d’avantage et de sécurité à les négliger qu’à les servir ; il y a comme cela des hommes de caractère si fâcheux et si faciles à irriter, qu’il vaudrait mieux les ignorer incomplètement que des les avoir pour amis.

bonheur

  XLV. — Mais, dira-t-on, c’est un malheur d’être trompé ! Bien plus grand malheur de ne pas l’être. L’erreur est énorme de faire résider le bonheur dans les réalités : il dépend de l’opinion qu’on a d’elles. Il y a tant d’obscurité, tant de diversité dans les choses humaines, qu’il est impossible d’en rien élucider, comme l’ont justement dit mes Académiciens, « les moins orgueilleux des philosophes » ; ou bien, si quelqu’un arrive à la connaissance, c’est bien souvent aux dépens de son bonheur.

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  XXV. — On supporterait que ces gens-là parussent dans les charges publiques comme des ânes avec une lyre, s’ils ne se montraient maladroits dans tous les actes de la vie. Invitez un sage à dîner, il est votre trouble-fête par son morne silence ou des dissertations assommantes. Conviez-le à danser, vous diriez que c’est un chameau qui se trémousse. Entraînez-le au spectacle, son visage suffira à glacer le public qui s’amuse, et on l’obligera à sortir de la salle, comme on fit au sage Caton pour n’avoir pu quitter son air renfrogné.
  Survient-il dans une causerie, c’est l’arrivée du loup de la fable. S’agit-il pour lui de conclure un achat, un contrat ou tel de ces actes qu’exige la vie quotidienne, ce n’est pas un homme, mais une bûche. Il ne rendra service ni à lui-même, ni à sa patrie, ni à ses amis, parce qu’il ignore tout des choses ordinaires et que l’opinion et les usages courants lui sont absolument étrangers. Cette séparation totale des autres esprits engendre contre lui la haine. Tout, en effet, chez les hommes, ne se fait-il pas selon la Folie, par des fous, chez des fous ? Celui qui va contre le sentiment général n’a qu’à imiter Timon et à gagner le désert pour y jouir solitairement de sa sagesse.