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Œuvre "Le Testament d’Orphée" : 13 résultats (sur 3390 citations)

poésie

  Faites semblant de pleurer, mes amis, puisque les poètes ne font que semblant d’être morts.

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Heurtebise
  Primo : vous êtes accusé d’innocence, c’est-à-dire d’atteinte à la justice en étant capable et coupable de tous les crimes, au lieu de l’être d’un seul, apte à tomber sous le coup d’une peine précise de notre juridiction. Secundo : vous êtes accusé de vouloir sans cesse pénétrer en fraude dans un monde qui n’est pas le vôtre. Plaidez-vous coupable ou non coupable ?

le poète
  Je plaide coupable dans le premier et le second cas. J’avoue être cerné par la menace des fautes que je n’ai pas commises et j’avoue avoir souvent voulu sauter le quatrième mur mystérieux sur lequel les hommes écrivent leurs amours et leurs rêves.

la princesse
  Pourquoi ?

le poète
  Sans doute par fatigue du monde que j’habite et par horreur des habitudes. Aussi par cette désobéissance que l’audace oppose aux règles et par cet esprit de création qui est la plus haute forme de l’esprit de contradiction… propre aux humains.

la princesse
  Si je ne me trompe, vous faites de la désobéissance un sacerdoce ?

le poète
  Sans elle, que feraient les enfants, les héros, les artistes ?

Heurtebise
  Ils ne compteraient que sur leur bonne étoile.

la princesse
  Nous ne sommes pas ici pour assister à des joutes oratoires.

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la princesse
  Avez-vous écrit : « Ce corps qui nous contient ne connaît pas les nôtres. Qui nous habite est habité. Et ces corps les uns dans les autres sont le corps de l’éternité.

le poète
  Je reconnais l’avoir écrit.

la princesse
  Et de qui tenez-vous ces choses ?

le poète
  Quelles choses ?

la princesse
  Les choses que vous dites dans cette langue ni vivante ni morte ?

le poète
  De personne.

la princesse
  Vous mentez !

le poète
  Je vous l’accorde si vous admettez comme moi que nous sommes les serviteurs d’une force inconnue qui nous habite, nous manœuvre et nous dicte cette langue.

Heurtebise
  Il n’est pas impossible qu’il soit idiot…

la princesse
  Les intellectuels sont moins à craindre.

le poète
  Mascarille et Leporello se firent passer pour leurs maîtres. Le poète leur ressemble un peu.

la princesse
  Cessez votre bavardage et ne parlez que si je m’adresse à vous.

le poète
  Je m’expliquais en toute humilité.

Heurtebise
  On ne vous demande ni d’être humble ni d’être superbe. On vous demande de répondre lorsqu’on vous interroge. Un point c’est tout. N’oubliez pas que vous êtes un amalgame nocturne de cavernes, de forêts, de marécages, de fleuves rouges, amalgame peuplé par des bêtes gigantesques et fabuleuses qui s’entre-dévorent. Il n’y a pas de quoi faire le mariole.

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la princesse
  En désorganisant par orgueil des mesures (même maladroites) prises à la longue par votre monde contre son désordre originel, les hommes risquent fort de rompre une chaîne pour se donner l’illusion d’un progrès.

le professeur
  Madame ! Vous condamnez là toute la science !

Heurtebise
  Ce que vous appelez science. Car il en est une de l’âme dont les hommes s’inquiètent fort peu.

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la princesse
  Que pourriez-vous me dire s’il vous fallait défendre cet homme ?

le professeur
  Qu’il est un poète, c’est-à-dire, qu’il est indispensable, bien que je ne sache pas à quoi. Puis-je, madame, vous interroger à mon tour ?

la princesse
  Nous verrons si j’ai congé de vous répondre.

le professeur
  Simple curiosité d’un homme de science. Voilà : quelle heure est-il ?

Heurtebise
  Aucune, professeur. Aucune. Continuez à dormir. Vous êtes libre.

le professeur
  Merci. J’éprouve… comme une difficulté d’être… une manière de fatigue… Il me semble…

Heurtebise
  Dormez… dormez, professeur. Je le veux.

le professeur
  Merci. Madame… je vous présente mes hommages. Je dors.

la princesse
  Bonne nuit. Je n’ignore pas que les détours de votre itinéraire sont une sorte de labyrinthe fort éloigné du nôtre, bien qu’il s’y mélange et que, s’il vous a été possible de découvrir la seule personne apte à corriger vos erreurs et votre désobéissance aux lois terrestres cet acte ne bénéficiait pas d’une distraction de l’inconnu, mais d’une sorte d’indulgence suprême dont il vous arrive, cher monsieur, d’abuser, et qui pourrait bien vous manquer un jour. Seulement, si je déborde ici mes prérogatives, c’est que je tenais à vous mettre en garde, avant de consulter votre guide sur la limite de ses privilèges et de ses responsabilités.

le poète
  J’ai peine à vous comprendre.

Heurtebise
  On ne vous demande pas de comprendre.

la princesse
  Ne jouez pas les nigauds de village. Il me semble, à moi, que vous comprenez à merveille et que vous trouvez bon de faire l’imbécile plutôt que de passer aux aveux.

le poète
  Mais, madame…

Heurtebise
  Silence. Vous devriez vous féliciter de la mansuétude incroyable dont le tribunal préventif fait preuve à votre égard.

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la voix du professeur
[…] Mais dites-moi, cher monsieur, d’homme à homme, suis-je mort en votre présence ?

le poète
  Excusez-moi, professeur, j’ai une très mauvaise mémoire de l’avenir.

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le poète
  À quoi donc vous avait-on condamnés ?

Heurtebise
  À juger les autres. À être des juges.

Cégeste
  Pas drôle…

le poète
  Cégeste, cette commission rogatoire me semble bien suspecte. Nos œuvre ne songent qu’à tuer père et mère en notre personne et à prendre le large. Mais les créatures de notre esprit restent curieuses de leurs origines… Je me demande…

Cégeste
  Ne vous demandez rien. C’est préférable.

le poète
  Je me demande… si toi-même…

Cégeste
  C’est possible. Parfois je vous reproche de m’avoir abandonné dans la zone des ombres. Parfois je me félicite de vivre en dehors du monde absurde où j’ai vécu. Malgré mes révoltes, j’aimerais vous sauver de l’impasse où vous êtes. Seulement, si la zone ignore l’hier, l’aujourd’hui, le demain, votre condition humaine y est soumise et, pour atteindre mon but, je dois vous guider ou plutôt vous suivre à travers des épreuves inévitables au bout desquelles j’obtiendrai seulement ce que je veux.

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le poète
  Disparaître n’est cependant pas commode.

Heurtebise
  Pas davantage, pas davantage que le phénomène qui oblige les hommes qui aiment à s’annuler en face de l’objet de leur amour.

la princesse
  Vous perdez la tête !

Heurtebise
  Pardon. Il m’arrive aussi d’être dans la lune.

la princesse
  Je vous conseille de ne pas plaisanter sottement et lourdement avec des choses qui risquent d’éclairer les hommes sur la vanité de leurs entreprises.

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le poète
  Je donnerais n’importe quoi pour fouler de nouveau le vieux plancher des vaches et ne pas me perdre dans la pénombre d’un drôle d’univers.

la princesse
  Ceci n’est point de notre ressort. Le tribunal appréciera. La commission rogatoire vous condamne préventivement à la peine de vivre.

Heurtebise
  Le minimum. Surtout à votre âge.

poésie

le poète
  Un film est une source pétrifiante de la pensée. Un film ressuscite les actes morts. Un film permet de donner l’apparence de la réalité à l’irréel.

la princesse
  Et qu’appelez-vous l’irréel ?

le poète
  Ce qui déborde nos pauvres limites.

Heurtebise
  Il existerait en somme chez vous des individus pareils à un infirme endormi, sans bras ni jambes, rêvant qu’il gesticule et qu’il court.

le poète
  Vous donnez là une excellente définition du poète.

la princesse
  Qu’entendez-vous par poète ?

le poète
  Le poète, en composant des poèmes, use d’une langue ni vivante ni morte que peu de personnes parlent et que peu de personnes entendent.

la princesse
  Et pourquoi ces personnes parlent-elles cette langue ?

le poète
  Pour rencontrer leurs compatriotes dans un monde où, trop souvent, l’exhibitionnisme, qui consiste à montrer son âme toute nue, s’exerce chez les aveugles.

cinéma

  Le privilège du cinématographe c’est qu’il permet à un grand nombre de personnes de rêver ensemble le même rêve et de montrer en outre, avec la rigueur du réalisme, les phantasmes de l’irréalité. Bref, c’est un admirable véhicule de poésie. Mon film n’est pas autre chose qu’une séance de strip-tease, consistant à ôter peu à peu mon corps et à montrer mon âme toute nue. Car il existe un considérable public de l’ombre, affamé de ce plus vrai que le vrai qui sera un jour le signe de notre époque. Voici le legs d’un poète aux jeunesses successives qui l’ont toujours soutenu.

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le professeur
  Où suis-je ?

Heurtebise
  Professeur, voilà une phrase indigne d’un homme de science. C’est la phrase d’une jolie femme qui fait semblant de se trouver mal et de revenir à elle.

le professeur
  J’étais au lit… je dormais…

la princesse
  Vous êtes au lit, professeur, vous dormez. Seulement, vous ne nous rêvez pas. Vous occupez un de ces replis du temps dont vous avez fait votre étude. Étude qui honore votre intelligence mais que notre règne n’approuve guère. Vous allez vous réveiller et vous vous souviendrez de nous comme si nous étions des personnages de votre rêve.

quotation

  Voilà les questions qui recommencent. Il est probable qu’il va d’où vous venez et que vous allez d’où il vient. Vous passez votre temps à vous efforcer d’être, c’est ce qui vous empêche de vivre. Allez, hop ! Les dieux n’aiment pas attendre.