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Œuvre "Clair de femme" : 11 résultats (sur 3386 citations)

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  — C’est justement pourquoi tu vois tant de gens haineux. Tu vois plein de gens qui haïssent tous ceux qu’ils n’ont pas rencontrés, c’est même ce qu’on appelle l’amitié entre les peuples.
  — Et à soixante ans, quand je serai vieille ?
  — Tu veux dire le ventre, les seins, les fesses, tout ça ?
  — Ben oui. Ça fait peur, non ?
  — Non.
  — Comment, non ? Quand je serai une vieille peau ?
  — Ça n’existe pas, une vieille peau, c’est des histoires sans amour.
  Les nuits étaient des îles. Mes lèvres erraient sur les plages chaudes. Je luttais contre le sommeil, qui est toujours un peu voleur.

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  — Il y a six mois. Mais ça ne cesse jamais… Je me demande si je ne prolonge pas… délibérément, pour faire du souvenir une raison de vivre. Sans ça… je ne saurais pas ce que je fais là.

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Je n’avais pas la moindre chance de m’en tirer seul et la raison était bien simple : j’avais trop aimé pour être encore capable de vivre de moi-même. C’était une impossibilité absolue, organique : tout ce qui faisait de moi un homme était chez une femme. Je savais que l’on disait parfois de nous, presque sur un ton de blâme : « Ils vivent exclusivement l’un pour l’autre. » J’étais attristé par l’aigreur de ces accents, leur manque de générosité et leur froide indifférence à la communauté humaine. Chaque amour heureux porte nos couleurs : il devrait avoir des millions de supporters. Notre fraternité est enrichie par tout ce qui nous éclaire. La joie d’un enfant ou la tendresse d’un couple brillent pour tous, elles sont toujours une place au soleil. Et un désespoir d’amour qui désespère de l’amour est une bien étrange contradiction.

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  J’entrai et la pris dans mes bras. Je sentis ses ongles sur ma nuque. Elle sanglotait. Je savais qu’il ne s’agissait ni de moi ni d’elle. Il s’agissait de dénuement. C’était seulement un moment d’entraide. Nous avions besoin d’oubli, tous les deux, de gîte d’étape, avant d’aller porter plus loin nos bagages de néant. Il fallut encore traverser le désert où chaque vêtement qui tombe, rompt, éloigne et brutalise, où les regards se fuient pour éviter une nudité qui n’est pas seulement celle du corps, et où le silence accumule ses pierres. Deux êtres en déroute qui s’épaulent de leur solitude et la vie attend que ça passe. Une tendresse désespérée, qui n’est qu’un besoin de tendresse. Parfois nos yeux se cherchaient dans la pénombre pour braver le malaise. Une photo de fillette sur la table de chevet. Une photo de fillette qui riait sur la cheminée. Un portrait maladroit, sans doute peint de mémoire. Ce que nous avions de commun était chez les autres mais nous unissait le temps d’une révolte, d’une brève lutte, d’un refus du malheur. Ce n’était pas entre nous deux : c’était entre nous et le malheur. Un refus de s’aplatir sous les roues, d’ainsi soit-il. Je sentais ses larmes sur mes joues. J’ai toujours été incapable de pleurer et c’était un soulagement qu’elle m’offrait. Dès qu’il y eut, chez elle, regret ou remords, chute, gêne et culpabilité, elle se leva, mit un peignoir, alla se recroqueviller dans un fauteuil, les genoux sous le menton. Je ne m’étais encore jamais vu un tel intrus, dans un regard de femme.

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  Lorsqu’elle souriait, c’était une tout autre vie qui apparaissait : elle avait du être heureuse longtemps.

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  — On exagère toujours. On joue à se dire que c’est fini. On écoute un air essoufflé de flûte indienne. On vit seule, pour se prouver que l’on peut. Mais on regarde un étranger comme si c’était encore possible. Et je vous ferais remarquer que je sais aussi ceci : il ne suffit pas d’être malheureux séparément pour être heureux ensemble. Deux désespoirs qui se rencontrent, cela peut bien faire un espoir, mais cela prouve seulement que l’espoir est capable de tout… Je ne suis pas venu ici pour mendier…
  Je mentais, et c’étais encore une façon de mendier. Elle alla à la porte et je la suivi. Je repris mes affaires. Elle me tendit la main.
  — J’espère que nous allons quand même nous revoir, dis-je, avec beaucoup de correction.

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Pars, va-t’en loin, comme tu l’as promis. Là. Mets ta tête ici, chez toi. Ne t’engonce pas dans le malheur, ne pense pas à moi tout le temps, je ne veux pas devenir une rongeuse… Je suis obligée de te quitter. Je te serai une autre femme. Va vers elle, trouve-là, donne-lui ce que je te laisse, il faut que cela demeure. Sans féminité, tu ne pourras pas vivre ces heures, ces années, cet arrachement, cette bestialité que l’on appelle si flatteusement, si pompeusement : « le destin ». J’espère de tout mon amour que tu vas la rencontrer et qu’elle viendra au secours de ce qui, dans notre couple, ne peut pas, ne doit pas mourir. Ce ne sera pas m’oublier, ce ne sera pas « trahir ma mémoire », comme on dit pieusement chez ceux qui réservent leur piété à la mort et au désespoir. Oh non ! Ce sera au contraire une célébration, une permanence assurée, un défi à tout ce qui nous piétine. Une affirmation d’immortalité. Il faut qu’elle t’aide à profaner le malheur : nous lui avons témoigné, depuis des millénaires, assez de « respect ». Nous baissons trop humblement, trop facilement la tête devant ce qui nous traite avec tant d’indifférence et de barbarie. C’est pour moi une question de fierté féminine. Presque de survie. Une révolte, une sorte de lutte pour l’honneur, un refus d’être bafouée. Cette sœur inconnue, va à sa rencontre, dis-lui combien j’ai besoin d’elle. Je vais disparaître, mais je veux rester femme…

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Que voulez-vous, nous autres, grands artistes, nous sommes tous condamnés à la bouteille à la mer. D’ailleurs, il n’y a plus de mer, il n’y plus que des bouteilles.

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  — Venez. Vous ne pouvez pas rester seule à écouter cette flûte indienne à bout de souffle… Chez elle, dans les Andes, c’est compréhensible, il y a cinq mille mètres d’altitude, on ne respire pas, on ne fait qu’expirer… Mais pas rue Saint-Louis-en-l’Ile… Je sais bien que lorsqu’on ne se connaît pas, comme vous et moi, tout paraît possible… Moi aussi, j’ai assez vécu pour avoir appris à me méfier terriblement de ces espaces blancs où l’on peut écrire n’importe quoi… Vous pensez bien que je ne vais pas vous parler d’amour ni même d’amitié… seulement d’entraide… Nous avons besoin de… de divertissement, tous les deux… C’est ça, de divertissement… pour oublier…

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Vous êtes arrivé trop tard, mais tout à l’heure, il y avait une autre attraction. Un contorsionniste. Il se tordait contrairement à toutes les lois de la nature et parvenait à se lover dans une boîte à chapeau. On vit, quoi.

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  — Vous êtes saoul de malheur. Qu’est-ce que vous avez fait ?
  — … Je n’ai pas pu partir. Je lui avais promis de partir loin, pour ne pas être tenté de courir là-bas et… Je n’ai pas pu. Je suis ce qu’on appelle un faible, et chez nous, les faibles, lorsqu’on aime une femme, ça devient d’une telle… force que… lorsqu’elle est obligée de mourir pour des raisons… techniques, oui, des raisons d’organes assez abominables… parce qu’on s’en est aperçu trop tard et… Je vous disais, je crois, que chez nous, les faibles, l’amour, les séparations définitives, indépendantes de notre volonté, ces véritables abus de pouvoir… prennent des dimensions effrayantes de… de tendresse. Je pense que vous êtes peut-être une femme forte, je ne sais pas, je ne vous connais pas, alors, excusez-moi de vous avoir dérangée. Je ne puis, madame – remarquez encore une fois que je vous dis « madame », pour bien marquer que nous nous sommes étrangers – je ne puis, madame, que me réclamer de la faiblesse, parce que la force, madame, je pense qu’elle n’est pas du côté des faibles – vous noterez que je viens de faire là un bon mot, et que je ne suis pas sans ironie ni donc sans ressources…
  Un silence. Je crus qu’elle avait raccroché. Une femme forte. Puis j’entendis sa voix :
  — Où êtes-vous ?